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Impact du profilage racial sur la communauté autochtone

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La présente section du rapport porte spécifiquement sur les témoignages relatifs au profilage racial qu'ont présentés des membres de la communauté autochtone de l'Ontario. Tel que défini par l'autorité fédérale, le terme « autochtone » s'applique à quatre sous-groupes :

  • les Indiens inscrits en vertu de la Loi sur les Indiens[58];
  • les Indiens non inscrits, c'est-à-dire non inscrits en vertu de la Loi[59];
  • les Métis[60];
  • les Inuits

Les Autochtones du Canada ont de lourds antécédents, amplement documentés, de désavantages sur les plans historique, économique et social. Quelque 20 % de la population autochtone du Canada se retrouvent en Ontario, et la majorité de ces personnes vivent à l'extérieur des réserves, dans des zones urbaines. Les problèmes tenant aux droits de la personne chez les Autochtones sont donc réels et bien présents en Ontario, et ils sont de compétence provinciale.

En 1996, la Commission royale sur les peuples autochtones[61] publiait son Rapport final, l'une des études les plus approfondies au monde sur le sujet. Nous encourageons les lecteurs à prendre connaissance de ce rapport, qui fait l'historique complet des désavantages et préjugés systémiques qui sont généralement reconnus depuis de longues années. Nombre de ces problèmes sont manifestes, tant dans les réserves qu'à l'extérieur. Les Autochtones des milieux urbains souffrent des effets graves et cumulatifs de la pauvreté, de faibles niveaux d'instruction et de la discrimination.

Consultation de la communauté autochtone

Tout au long de la planification et de la réalisation de l'enquête, la Commission a eu des contacts assidus avec des personnes et des organismes communautaires participant à la prestation de services aux Autochtones. Au stade de la conception du projet, le personnel de la Commission a rencontré certains représentants des organismes communautaires, qui ont insisté sur l'importance d'une communication directe avec les membres de la communauté et sur la nécessité de consacrer un rapport distinct à celle-ci et aux problèmes qui lui sont particuliers. Il était extrêmement important, à leur avis, de déployer des efforts particuliers pour joindre la communauté autochtone, puisque quantité de ses membres n'ont pas accès aux principaux médias employés pour annoncer l'enquête - journaux, radio et télévision. En conséquences, plusieurs organismes communataires ont coopéré avec la Commission en identifiant des personnes qui ont fait des soumissions.

On a demandé aux personnes qui communiquaient avec la Commission par téléphone, par courrier ou via le site Web de s'identifier du point de vue de la race, l'une des possibilités étant « Autochtone ». De plus, des réunions « privées » ont été tenues au sein des communautés autochtones à Toronto et à Brantford. Lors de ces réunions, les intéressés ont pu s'entretenir en privé avec des employés de la Commission et avec le commissaire en chef.

Dans cette section, nous présentons les propos de personnes qui ont participé à l'enquête. L'introduction et l'analyse sont schématiques, car les passages cités suffisent à démontrer l'impact que les incidents ont eu et continuent d'avoir sur les personnes qui les ont subis.

Section distincte consacrée à la communauté autochtone

Une notion est primordiale pour comprendre l'impact de la situation et y remédier : « profilage racial » et « racisme » procèdent selon une dynamique différente selon que sont en cause des Autochtones ou des membres d'autres groupes entendus par la Commission au cours de son enquête. À titre d'indigènes, les peuples autochtones du Canada s'inscrivent dans des réalités politiques, historiques et individuelles différentes de celles des autres Canadiens; comme nous l'ont affirmé nombre de participants, il suffirait de comprendre un peu mieux ces réalités pour mettre fin à maintes pratiques, tant individuelles que systémiques, qui s'exercent régulièrement contre des Autochtones.

Bon nombre de membres des Premières nations et des communautés métisses et inuites s'élèvent contre l'idée de constituer simplement un « groupe minoritaire » ou un « groupe ethnique » parmi d'autres. Lorsqu'on traite des peuples autochtones, l'emploi de ces termes ne convient pas et ne traduit pas ce que cela veut dire d'être une personne autochtone au Canada. Monique Larivière, de Montréal résume cette position avec clarté et concision, dans une lettre envoyée au Toronto Star : « À titre de personne autochtone et de membre de la nation crie, j'appartiens au peuple cri et ne suis pas membre d'une « minorité »[62]. À son avis, lorsqu'on caractérise les Autochtones comme étant des « minorités ethniques », on passe sous silence un fait majeur, soit que son « peuple occupe le territoire depuis des temps immémoriaux ».

De plus, historiquement parlant, le traitement qu'on a réservé aux peuples autochtones - traitement comparable en bien des points au sort réservé aux peuples indigènes par les gouvernements colonialistes du monde entier - est sans parallèle au Canada. Plusieurs témoignages dénoncent notamment deux grandes politiques gouvernementales, qui ont eu un effet profond sur la façon dont les Autochtones perçoivent le profilage racial, l'impact du phénomène chez eux et leur réaction à ce type de traitement. Ces politiques sont celle du système des pensionnats et celle de l'enlèvement en masse des enfants autochtones pour les faire adopter par des familles non autochtones (manoeuvre connue sous l'appellation de « rafle des années 60 »). Ces deux programmes, dont le but était la protection des enfants autochtones, auraient éventuellement causé la disparition de la culture autochtone au Canada.

« Et c'est à ce moment-là que j'ai pu me rendre compte... c'est ce qui a déclenché, je crois, le phénomène des pensionnats, parce que, au pensionnat, c'est ce qui m'est arrivé. En fait, tout ce qui s'est produit, c'est comme ce qui se passait dans les pensionnats... Et alors, en plus, au pensionnat, lorsque nous avions des problèmes, on n'en faisait pas de cas. Nous étions livrés à nous-mêmes. Il n'y avait personne pour nous aider. De sorte que nous étions punis par le système, punis par les nôtres, c'était la punition à tout coup. C'est comme ça que c'était. C'est comme ça que je pense que c'était. C'était toujours comme une punition, jour après jour. »

« Alors j'ai grandi à Toronto, dans les années 50, quand les Autochtones n'y étaient pas nombreux; j'ai aussi été élevé dans un foyer d'accueil. Je crois que ce sont ces deux facteurs qui ont orienté ma vie et la façon dont j'ai été traité dans diverses situations. »

Spécificité de l'expérience autochtone du profilage racial

Chez les membres de la communauté autochtone, l'expérience du profilage racial se différencie à de nombreux égards de celle que vivent les autres communautés racialisées. L'Amérique du Nord est le lieu d'origine des Autochtones, qui n'ont pas connu d'autre patrie. Un grand nombre des problèmes que les Autochtones doivent affronter découlent de plusieurs siècles de colonialisme, dont les retombées sont en grande partie toujours sensibles. En conséquence et trop souvent, l'impact du profilage racial vient renforcer chez eux les entraves à une pleine participation à la vie de la société et à ses bienfaits, en Ontario et au Canada. De plus, les Autochtones se retrouvent au carrefour des désavantages d'ordre racial, culturel, économique, éducatif et social. Tout cela compose un tableau tout à fait singulier.
Les récits entendus par la Commission décrivent une large gamme de situations et proviennent de toutes sortes de milieux. Certains narrent l'intense humiliation qu'ils ressentent lorsqu'ils sont ouvertement traités avec mépris par les marchands, les gardiens de sécurité, les employés des transports en commun ou les agents de police. D'autres disent la frustration ressentie dès qu'ils essaient d'obtenir un traitement ou des services équitables - services offerts par les gouvernements, soins de santé, etc.

Observation importante formulée souvent et très clairement, ces personnes sont convaincues de faire l'objet d'un traitement différent à cause de leur race et/ou de leur apparence. Les commentaires suivants émanent d'un Autochtone qui se promenait dehors avec un ami, au petit matin. La police lui a demandé de s'identifier, pour ensuite l'accuser d'avoir volé la bicyclette qu'il avait à son côté, parce qu'il ne pouvait pas en produire la facture. Dans son témoignage, l'intéressé se dit persuadé que la police n'aurait pas traité ainsi les autres gens qui se promenaient au même endroit et à la même heure. Le type de traitement que lui et son compagnon ont subi, affirmait-il, était attribuable au fait qu'ils étaient des Autochtones.

La déclaration suivante provient d'une infirmière, congédiée instantanément sur la foi d'allégations voulant qu'elle ait blessé un patient, et va dans le même sens :

« Je suis certaine qu'on pratique le profilage racial là où je travaillais. Je pense que si je n'avais pas été autochtone, je n'aurais jamais été accusée. »

Les participants parlent souvent de la futilité qu'il y a à porter plainte auprès de la police, des commissions des droits de la personne ou d'autres organismes chargés d'examiner de telles plaintes, puisqu'on ne les prend pas au sérieux, ou, pis encore, qu'on les traite comme des suspects.

« Au bout d'un certain temps, les gens arrêtent de demander de l'aide. Ils ne veulent plus s'adresser aux organismes. Ils ne veulent plus avoir affaire à eux, sous aucun prétexte. Voici ce qu'ils disent, littéralement : "J'en ai assez de tout ça. Ils ne vont pas m'écouter de toute façon, alors je n'y vais plus." »

Effets du profilage racial

La citation suivante est typique de celles que la Commission a recueillies au cours de l'enquête. Elle formule clairement l'injustice ressentie par de nombreux participants devant le traitement qu'ils ont subi.

« Avec mes deux camarades, nous avons décidé d'aller au parc, tout près, et de nous asseoir sur un banc. Il y avait beaucoup de monde, au parc. ... Il faisait beau et chaud, c'était agréable. Quand je suis entré dans le parc, j'ai vu un agent et une agente de police; le policier s'est dirigé vers nous pour nous saluer et il m'a demandé mes papiers. Je lui ai répondu : "Avez-vous une raison de vérifier mon identité?" Il m'a répondu : "Eh bien, nous devons vérifier l'identité de tout le monde." Puis, je ne sais pas ce qu'il a dit, mais j'ai répondu : "Pourquoi vous ne vérifiez pas ceux de la dame qui est là? Lui avez-vous demandé ses papiers, à elle, là-bas?... Si vous me donnez une bonne raison de vous montrer mes papiers, alors, je vous les montrerai. Mais si vous n'avez pas de bonnes raisons, je ne le ferai pas. ... Pourquoi est-ce que vous ne demandez pas la même chose à ces autres dames, là-bas?" Il a répondu : "Eh bien, nous essayons simplement d'établir de bonnes relations avec la collectivité." Voilà ce qu'il m'a répondu. Et ça a été tout. »

Mais, bien des gens trouvent difficiles de s'exprimer et de revendiquer. Un article récent, paru dans le National Post[63], rapportait les propos de Roger Obansawan, président de l'Aboriginal Peoples Council of Toronto, voulant que la communauté autochtone ait une perception des problèmes différente de celle des autres communautés. « Il existe toujours une très forte mentalité de victime, dans la communauté autochtone. On s'attribue le blâme et on ne veut surtout pas attirer l'attention sur soi. »

Il n'est pas rare que les problèmes auxquels font face les Autochtones soient de nature urgente et nécessitent une solution immédiate. On voit donc que le résultat qu'on pourrait obtenir en déposant une plainte, disons au sujet d'un problème urgent de logement, ne vaudrait pas la peine de passer par tout le processus bureaucratique de la plainte.

« Dans notre communauté, les gens s'inquiètent surtout des moyens de subsistance. Vous savez, ils s'inquiètent de savoir s'ils auront un abri et de quoi manger, et, s'ils ont des enfants, si les enfants auront à manger. Tout le reste est secondaire ou peu important à leurs yeux... Ils sont... simplement centrés sur des questions de survie... »

Atteinte à nos perspectives d'avenir : les coûts pour nos enfants

« Par la suite, il a toujours détesté les policiers, qui l'intimidaient. Par exemple, il a quitté l'école après ça. Il n'a pas pris la peine de terminer, et ça s'était passé quelque chose comme en juin. » (Il s'agissait d'un ami qui avait eu une altercation avec la police, au cours de laquelle des insultes de nature raciale auraient été lancées.)

L'avenir de la société canadienne est fonction de l'avenir de nos enfants. Les expériences vécues par les jeunes aujourd'hui ont une grande incidence sur l'attitude qu'ils adopteront une fois adultes à l'égard des institutions, telles que le système de justice pénale et le système éducatif. Ce fait prend un sens particulier chez les Autochtones, puisque les enfants représentent une proportion substantielle de leur population. Le Recensement du Canada de 2001 révélait que la population autochtone du pays est jeune et s'accroît plus rapidement que la population générale[64]. Si la tendance se poursuit, les Autochtones formeront une proportion beaucoup plus forte de la population adulte du Canada d'ici 10 à 20 ans, d'où l'importance de veiller à ce qu'ils maintiennent des rapports positifs avec nos institutions.

Un jeune homme, blessé pendant une arrestation, raconte comment cet incident l'a affecté par la suite :

« Après l'incident, j'ai grandi dans la haine des policiers, des policiers blancs surtout. Et j'ai oublié de mentionner qu'ils nous lançaient aussi des injures racistes pendant qu'ils nous battaient, coincés contre la clôture. »

Un thème revenait souvent dans les témoignages reçus par la Commission, ce sont les préoccupations soulevées par le traitement des jeunes Autochtones à tous les échelons du système de justice pénale. La majorité des témoignages reçus évoquaient des incidents survenus lors de contacts avec la police et d'autres agents de la justice pénale, et le type de traitement subi aux mains de la police semble être un point particulièrement sensible.

C'est un fait bien documenté que les Autochtones sont largement surreprésentés au sein du système de justice pénale, et que le traitement qu'on leur fait subir pendant leur incarcération est radicalement différent de celui qu'on réserve aux autres groupes raciaux[65]. Bien qu'ils forment 2,8 % de la population canadienne, les Autochtones qui s'identifient comme tels forment environ 17 % de la population des contrevenants sous responsabilité fédérale. Chez les Autochtones adultes, ce taux est plus de six fois supérieur au taux national. Le taux de renonciation au droit à une audience de libération conditionnelle est plus élevé chez les détenus autochtones que chez les autres. De plus, proportionnellement, la libération conditionnelle leur est refusée plus souvent qu'aux contrevenants non autochtones.

Plusieurs parents autochtones nous ont dit combien tout cela avive leurs inquiétudes au sujet de leurs enfants, la façon dont ils craignent que leurs enfants soient traités, tant aujourd'hui que lorsqu'ils seront adultes.

« Il est vraiment pénible pour moi d'enseigner à mes enfants d'être respectueux et de se comporter correctement, pour ensuite les voir traités de cette façon par les tribunaux, avec mépris. Vous savez, on ne leur donne pas les mêmes chances qu'aux autres. »

« Eh bien, je suis reconnaissant que mes enfants n'aient pas vraiment l'air indien; ils sont à demi juifs. ... Je ne veux pas voir mes enfants souffrir. Vous savez, s'ils souffrent moins que moi, tant mieux. Je suis fier de qui je suis, je suis fier d'être autochtone, mais je sais aussi combien il est douloureux de l'être. »

À la question de ce qu'il allait enseigner à ses enfants pour les préparer à réussir dans la collectivité dans laquelle il a dû grandir, un parent a répondu de la façon suivante.

« Je vais leur montrer comment demander de l'aide, mais je sais que les policiers vont protéger mes enfants, parce que ce sont des enfants. Quand même..., j'ai été enfant, moi aussi. J'avais 17 ans - si je pouvais vous montrer une photo, vous verriez comme j'étais petit. Je ne pense pas que je pourrais dire à mes enfants, alors qu'ils sont autochtones, de faire pleinement confiance aux policiers... Parfois, je me demande : "Est-ce que mon enfant est en sécurité?" C'est ce qui me préoccupe encore, maintenant. Par exemple, si, à l'âge de 17 ans, mes enfants ont à subir ce que j'ai subi, vont-ils pouvoir s'en sortir? Parce que moi, depuis le temps, j'ai déjà traversé bien des temps difficiles, alors j'ai pu m'en sortir, mais mes enfants, je sais que je serai toujours là pour les aider, je vais toujours être disponible. Mais s'il leur arrivait des choses comme ça... Je sais que je ne vais pas laisser ce genre de chose leur arriver, parce que j'ai l'intention d'être là pour les protéger. »

Nombre d'études et de rapports sur le système judiciaire ont documenté le fait qu'il sert bien mal la population autochtone du Canada. On a institué certains programmes pour remédier à la situation, ainsi le tribunal autochtone Gladue[66], à Toronto. Cependant, même si des programmes de ce type ont été mis en oeuvre, il faut exercer une vigilance continue et des améliorations sont nécessaires. Une mère de famille a parlé de son découragement, après avoir entendu et vu ce qui se passait pendant qu'elle-même et son fils attendaient à la porte du tribunal Gladue.

« Nous étions assis à l'extérieur du palais de justice. J'étais assise ici [avec mon amie]. ... Mon avocat... était ici, et il y avait un détective, assis là. Il y avait beaucoup de monde qui attendait de pouvoir entrer. Ils venaient voir comment ça se passait au tribunal Gladue, et [la procureure] était assise là-bas, et... elle s'est adressée au détective : "Il faut que je vous dise que L. a un alibi". Puis elle a ajouté : "Est-ce que je peux voir les dossiers? J'ai besoin de voir les casiers judiciaires". Alors, le détective lui a remis le casier judiciaire de mon fils. Elle l'a lu et lui a redonné, en disant : "C'est un petit malin, celui-là. C'est une véritable ordure". Et ça, c'était à la porte de la salle d'audience, devant une foule de gens. »

La Commission a pu constater à quel point les gens perdent confiance dans le système lorsqu'ils se heurtent à ce type de traitement, à plus forte raison lorsque le programme est conçu spécifiquement à leur intention.

Méfiance à l'égard des institutions

Un jeune homme a raconté à la Commission ce qui lui était arrivé étant jeune : on l'avait brutalement arrêté et il avait subi d'autres blessures en détention. Il a confié à la Commission que sa méfiance à l'endroit de la police avait persisté, même à l'âge adulte.

« Enquêteur : Alors, que ressentez-vous quand vous voyez passer un agent ou une voiture de police?

Réponse : Je ne leur fais pas vraiment confiance, ça non.

Enquêteur : Ce sentiment persiste donc.

Réponse : C'est que je sais que je ne peux pas me tourner vers eux pour avoir de l'aide parce que, je ne sais pas, je vois bien que la confiance a disparu. »

Plusieurs de nos institutions publiques dépendent de la bonne volonté et de la confiance de la collectivité pour pouvoir s'acquitter correctement de leur mandat. Il est arrivé fréquemment que des personnes d'origine autochtone avouent à la Commission que le traitement négatif qu'elles subissent de la part de divers services les décourage de se prévaloir d'une grande partie de ces services, pourtant tenus pour acquis par les membres de la collectivité en général. Voici quelques commentaires que la Commission a recueillis là-dessus pendant l'enquête.

« Les gens de ma génération ont tant fait et tant essayé de lutter contre le racisme et le profilage racial. Justement lorsqu'il nous semble que tout cela a amélioré les choses et eu des effets, quelqu'un comme lui se pointe et vous donne le sentiment que la situation est irrémédiable. »

« Alors ouais, la haine grandit de plus en plus si on a affaire à la police de cette façon, j'imagine. Je ne sais pas. Il y a de bons policiers, c'est sûr, mais la majorité sont des écoeurants, ça oui. Je les hais profondément. »

« Il n'y a rien qu'on peut faire, il faut vivre avec. Après tout, c'est la Police, et c'est eux qu'on va croire, beaucoup plus que ce que vous pourriez dire à titre de particulier. »

« Mes amis non plus ne téléphonent pas à la police pour quoi que ce soit. Ce serait courir après les ennuis. »

Le jour négatif sous lequel quantité de gens entrevoient le traitement qui leur sera réservé les mène à éviter de faire appel à des institutions publiques, telles que la police, pour demander de l'aide en cas de besoin. Les communautés autochtones (et d'autres) rapportent régulièrement que, étant souvent en butte à une attention excessive et contraignante de la part de la police, elles en reçoivent aussi moins de services en matière de maintien de l'ordre et d'autres types d'aide.

« Mais j'ai compris que ça n'irait pas plus loin, vous savez. C'est souvent ce qui se produit lorsque des Autochtones portent plainte. Rien ne bouge, et il est vraiment temps de faire quelque chose... J'en connais d'autres qui sont constamment harcelés parce qu'ils sont Autochtones ou que leurs enfants le sont. »

Et pourtant, une multitude de gens n'ont pas encore renoncé.

« La colère est toujours là, mais j'ai fait des efforts de guérison considérables. Je ne dis pas que tous les policiers sont corrompus, il y en a qui le sont, d'autres non, et certains ont une attitude négative. »

Changements de comportement : les coûts sociaux pour la communauté

En conclusion de leurs expériences, nombre de personnes qui ont fait part d'incidents croient qu'il leur faut demeurer extrêmement vigilantes et prudentes pour empêcher qu'ils ne se reproduisent.

« Je dois faire preuve d'une extrême prudence, d'une extrême politesse et d'un calme extrême. »

« Le phénomène touche chaque personne qui vit au centre-ville. Il faut faire attention à l'endroit où on habite, ce type d'incident peut arriver à n'importe quel moment. C'est une réalité de tous les jours, au centre-ville de Toronto. »

Le fait de traverser une ou deux expériences douloureuses a un effet profond et durable, surtout si la personne croit qu'une de ses particularités (apparence, couleur, tenue vestimentaire, etc.) a provoqué cette réaction négative.

« Depuis cet incident, je crains de me faire arrêter par la police [dans mon quartier], je fais très attention à mon compteur de vitesse et à ma façon de conduire, pour ne plus avoir d'accrochage avec la [police de mon quartier]. »

La nécessité d'être « sur le qui-vive » et de toujours prendre ses précautions est contraire à tout sentiment de sécurité et d'appartenance. Un sans-abri autochtone a raconté à la Commission qu'il avait été agressé par deux agents de police, au vu et au su des passants; en conséquence, il a changé de comportement, et cet incident a modifié la perception qu'il a de lui-même.

« Ouais, je suis davantage conscient de ce que je fais. Je réfléchis davantage à ce qu'il faut que je dise du point de vue légal et autre, à ce que je dois faire - il faut que j'évite certains endroits, vous savez, surtout les ruelles. Je deviens paranoïaque, quelquefois, à moins d'être avec deux ou trois amis, [alors] tout va bien. Mais si je suis seul, je ne vais pas par là, à aucun prix - je me cache au max. C'est à ce point-là - j'imagine que je suis devenu tordu, d'une certaine façon, à cause de cet incident. »

La Commission a pour principe que les gens ne devraient pas avoir à se soumettre à des mesures extrêmes pour prouver qu'ils ont le droit « légitime » d'utiliser des services publics, tels que les transports en commun. Un homme d'affaires autochtone a rapporté à la Commission qu'on avait refusé de le laisser entrer dans une station de métro de Toronto, parce que la date de son laissez-passer était un peu effacée. En plus du laissez-passer, on lui a demandé de produire le reçu qu'on lui avait remis lors de son achat.

« Maintenant, en conséquence de cet incident, j'agrafe le reçu - ou je le porte sur moi, dans mon portefeuille jusqu'à la fin de la journée. Si j'achète un laissez-passer mensuel de métro, je porte le reçu sur moi pendant tout le mois, au cas où je devrais le montrer. Mais je ne devrais pas être obligé de faire ça. Et le simple fait d'y penser, de m'en souvenir, me fait monter le sang à la tête, et, vous savez, on ne devrait pas vivre avec une colère pareille en dedans, comme ça. »

Malheureusement, le bilan de tout cela est que beaucoup se sentent aliénés, ne se sentent pas à l'aise de se prévaloir de tous les avantages et services auxquels ont généralement droit les citoyens, malgré les garanties dûment prévues au Code des droits de la personne de l'Ontario.

Perte de la dignité et de l'estime de soi

Une réaction négative qu'on reçoit dans le cours normal de la journée peut susciter la surprise, l'outrage ou même la détresse, selon les circonstances. Les policiers, gardiens de sécurité, enseignants, travailleurs sociaux et autres fonctionnaires ont pour mandat d'assurer notre protection et notre sécurité; cependant, lorsque certaines personnes qui ont présenté des témoignages ont demandé de l'aide, elles ont été traitées comme si elles constituaient une menace ou comme si elles avaient commis une infraction.

« Cela m'a rendu malade et, par-dessus tout, j'ai ressenti une haine intense pour moi-même, à cause de ce que je suis. »

Un témoignage décrivait la situation d'un homme qui dit être « un Indien inscrit, à la peau foncée ». L'intéressé s'est fait arrêter par la police alors qu'il était en voiture avec sa femme, dans le quartier Parkdale de Toronto, un secteur de prostitution et de trafic de drogues. D'après lui, la seule raison qu'on avait de l'arrêter était qu'il se trouvait à conduire la nuit dans ce quartier. Ayant établi que l'intéressé et sa femme avaient une raison légitime de se trouver là, l'agent de police a ensuite fait le tour de la voiture et observé que la plaque d'immatriculation avant manquait. L'intéressé a répondu que, selon un de ses amis, la plaque avant n'était pas nécessaire, ce à quoi l'agent a rétorqué : « Quoi donc, c'était encore un autre de ces policiers indiens? », et il lui a donné une contravention. Par la suite, sur plainte de l'intéressé, la contravention a été annulée. Il décrit sa réaction et celle de sa femme :

« Le policier a supposé soit que ma femme était une prostituée..., soit que nous nous trouvions à Parkdale pour nous procurer de la drogue. Comme il ne pouvait pas trouver de motif légitime pour nous arrêter ou pour fouiller la voiture, il a imaginé une infraction complètement fictive... [Je me suis senti] fâché, bouleversé et impuissant. Je n'avais aucun moyen de nous défendre... Ma femme continue d'être bouleversée, et, chaque fois qu'on nous demande d'arrêter la voiture, la situation la met hors d'elle. »

Il ajoute que ce genre de comportement « ne peut que rendre la tâche de la police plus difficile. Tous les agents de police sont perçus comme étant des racistes, et tout ce qu'ils font, comme ne pouvant qu'être raciste. »

Un autre témoignage émane d'un homme qui, avec un groupe d'amis, s'était rendu dans un bar d'amateurs de sport, pour grignoter et prendre « quelques » bières. Après un premier verre, on a annoncé au groupe (dont les membres étaient tous autochtones) que c'était leur dernière consommation, et qu'ils devraient quitter les lieux dès qu'ils auraient fini. On a donné comme raison que « tôt ou tard, ils allaient se mettre à chahuter et que ça finirait par une bagarre ».

« [J'ai ressenti] de la colère, de l'étonnement, de la tristesse et du découragement. »

Il résume sa réflexion sur le profilage racial en déclarant que c'est là « un handicap pour eux et non pour moi ».

Certaines personnes peuvent prendre leurs distances par rapport à leur expérience et la remettre en perspective, alors que, chez d'autres, l'impact est plus durable. L'infirmière congédiée après avoir été accusée d'avoir blessé un patient raconte les problèmes qu'elle n'a pas cessé d'éprouver à la suite de l'incident.

« [Lors de cet incident de profilage racial], je me suis sentie violée et j'ai eu honte d'être autochtone... Je ne suis pas la même personne qu'avant les allégations. Ma colère est constante, et je me sens déprimée la plupart du temps. »

Conclusion

« Alors, il nous faut toujours garder en tête les sept générations qui nous ont précédés... On dit qu'à notre passage dans l'autre monde, lorsque nous aurons fini notre tâche ici-bas, nous nous retournerons pour voir l'héritage que nous laissons derrière. Quant à moi, l'héritage que je veux laisser à mes enfants consiste à veiller à ce que l'empreinte de mes mocassins laisse une trace profonde dans notre culture et dans les enseignements de cette culture. »

Maints participants ont exprimé de l'optimisme et un espoir sincère quant à la capacité de la société canadienne de réduire l'incidence du profilage racial et quant à leur propre capacité de surmonter les effets du phénomène. Ils trouvaient louable la démarche de la Commission pour amorcer le dialogue d'une façon qui consiste non pas à jeter le blâme, mais à tenter de sensibiliser la population et de l'amener à comprendre ce qu'on ressent quand on subit ce genre de traitement.

Ils ont aussi formulé des suggestions pour combattre le profilage racial et remédier à ses conséquences. Deux des participants ont commenté l'importance d'éduquer la population :

« Et alors, c'est le simple stéréotypage qui est encore assez courant. Mais je crois que l'éducation est nécessaire, il s'agit vraiment d'éduquer les gens. C'est un long processus. »

« Je crois que ça a été un des aspects les plus importants de la démarche, de parler à quelqu'un qui sait écouter. Parce qu'un des plus gros problèmes que je connaisse, c'est d'avoir le sentiment que tout ça, vous savez, toute cette expérience imprégnée de racisme, que la plupart des gens, la plupart des Autochtones, comprennent... Pourtant, on a le sentiment que... autant en emporte le vent, que personne n'en entend parler, que personne ne sait que ça existe. »

Parmi les solutions proposées, on préconisait également une meilleure représentation autochtone au sein des forces policières, des forces de sécurité, etc.

« S'il y avait moyen qu'un plus grand nombre d'agents autochtones, ou du moins des aides autochtones, soient présents... Alors, quand des adolescents autochtones se trouvent en difficulté, ils pourraient se tourner vers des gens qui sont des nôtres; et, vous savez, ceux-là viendraient et s'en chargeraient. »

Comme thème de ses observations, l'un des participants proposait que les organismes et organisations sensibilisent leur personnel et se dotent de services adaptés à la culture.

« Je me souviens d'une situation où une femme allait accoucher... Il est vrai que les choses s'améliorent, maintenant, dans les salles de travail. Mais à ce moment-là, on ne respectait pas les traditions et la culture de cette femme, ni ce qu'elle souhaitait concernant l'accouchement. Et, bien sûr, pour les membres des Premières nations, comme pour tout le monde, une naissance est une merveilleuse expérience, un vrai miracle. Un rituel bien particulier entoure le moment de l'accouchement, ce qui n'a pas été observé à ce moment-là, ni encouragé d'aucune façon. Et j'ai dû faire beaucoup de choses, une sorte d'éducation interculturelle, pour leur faire comprendre que, et bien, c'est comme de demander à une catholique de ne pas dire son chapelet pendant ses contractions, vous savez, c'est le même genre de choses... Je voudrais voir les prestataires de services, les services sociaux, les services médicaux et certains secteurs du système judiciaire, un peu mieux sensibilisés aux méthodes à employer avec notre peuple. Je sais qu'on a fait de grands progrès, mais je crois vraiment que beaucoup reste à faire. »

C'est la citation suivante qui résume le mieux la démarche de la Commission et l'expérience de nombreux participants :

« Je veux être très franc avec vous. Une des choses que j'ai constatées à mon entrée ici, c'était que chacun était entouré de ses petits murs, vous savez, et que graduellement, quand même, nos coeurs ont commencé à s'ouvrir. Et c'est comme ça que nous disons, vous savez, dans notre culture : il faut parler avec son coeur, et alors les choses coulent de source.

Mais aussi, également, une des choses que j'aimerais voir, c'est qu'il y ait - comme quand j'ai posé la question ce matin : "Eh bien, qu'est-ce que je peux dire à la Commission? Qu'est-ce que je pourrais bien raconter à la Commission?" Eh bien, comme on dit, avant de pouvoir dire quoi que ce soit à quiconque, il faut se mettre à leur place, chausser leurs mocassins et marcher dans leurs traces, vous savez.

À titre d'enseignant autochtone, je vous conseillerais de venir dans une de nos sueries, y sentir la Terre, la Terre mère, son énergie, être parmi nous dans une suerie, participer avec nous à une cérémonie, parce que c'est là ce que nous sommes. Nous sommes les gardiens de notre mère la Terre. Nous sommes, vous savez, les gardiens de l'univers. C'est la responsabilité qui nous revient ici-bas, notre mère la Terre.

Alors, si on pouvait simplement, comment dire, enseigner, en passant par l'esprit, le corps et l'âme, la partie spirituelle de la culture, la perspective spirituelle, penser globalement. Vous seriez alors capable de saisir l'esprit de ce que notre peuple essaie de faire...

Les gens présents ici, les récits que vous entendez, mon récit, le sien, celui de tout le monde, vous savez, ils tournent tous autour de cette tentative de « déspiritualiser » la personne. Pour beaucoup d'entre nous, vous savez, c'est ce qu'on a essayé de nous faire au moyen des pensionnats. Je suis une personne extrêmement têtue, et ils n'ont pas réussi avec moi. Je veux dire qu'ils m'ont expulsé, parce que je ne m'inclinais pas devant leur mentalité, ou leur religion, parce que notre façon de faire est un mode de vie, c'est une façon de vivre et c'est aussi une religion.

C'est donc comme ça que je vois les choses. Comment on peut saisir l'esprit de notre peuple, c'est en prenant part aux cérémonies, mais aussi en ouvrant ses oreilles, ses yeux et son coeur. »


[58] Au Canada, c'est la Loi sur les Indiens qui fait autorité quant à la définition juridique des personnes qui ont le droit d'être considérées comme des « Indiens »; en ligne : http://www.nativetrail.com/en/first_peoples/metis_stats_indian.html. Le terme « Indien inscrit » s'applique aux personnes qui sont reconnues comme telles en vertu de la Loi sur les Indiens et dont le nom est inscrit dans le registre fédéral établi par la Loi. Les Inuits sont exclus de la portée de la Loi, bien que la qualité d'« Indiens » leur soit reconnue par la définition que donne de ce terme l'Acte constitutionnel de 1982.
[59] Le terme « Indien non inscrit » s'applique aux personnes qui peuvent être considérées comme des « Indiens » selon des critères ethniques, mais qui, pour différents motifs, n'ont pas le droit de voir leur nom inscrit en vertu de la Loi sur les Indiens. Dans le passé, les Autochtones perdaient leur qualité à l'obtention d'un grade universitaire, lorsqu'ils se portaient volontaires pour aller à la guerre (les Autochtones étaient dispensés de la conscription) ou, pour les femmes, à leur mariage à un non-Autochtone, ou encore du simple fait de leur absence, en saison de chasse par exemple, lors du passage dans leur communauté du directeur du registre.
[60] Le terme « Métis » est reconnu dans la Loi constitutionnelle de 1982 et il a été clarifié récemment par la Cour supême du Canada dans la décision R. c. Powley. Le terme ne désigne pas toute personne d'ascendance mixte dont un parent est Indien et l'autre d'origine européenne. Il désigne plutôt des peuples qui, en plus de leur ascendance mixte, ont développé leurs propres coutumes, une identité collective distinctive et distincte de celle de leurs ancêtre indiens, inuits ou européens. Une communauté métisse est un groupe de Métis ayant une identité collective distinctive, vivant ensemble sur le même territoire géographie et partageant un mode de vie commun.
[61]Commission royale sur les peuples autochtones (Ottawa, Groupe Communication Canada - Édition, octobre 1996) (coprésidents : R. Dussault et G. Erasmus); en ligne : Affaires indiennes et du Nord canadien, http://www.ainc-inac.gc.ca/ch/rcap/index_f.html.
[62] Monique Larivière, lettre au Toronto Star (26 juillet 2003).
[63] J. Cowan, « The quieter minority: Black groups are vocal in their charges of racial bias. Now the city's natives want to be heard too. », National Post (30 novembre 2002).
[64] Statistique Canada, « Recensement de la population : immigration, lieu de naissance et lieu de naissance des parents, citoyenneté, origine ethnique, minorités visibles et peuples autochtones », Le quotidien (21 janvier 2003); en ligne : Statistique Canada, http://www.statcan.ca/Daily/French/030121/q030121a.htm.
[65] Service correctionnel du Canada, « Les délinquants autochtones », Documents d'information en ligne, Service correctionnel du Canada, http://www.csc-scc.gc.ca/text/pubed/feuilles/off-ab_f.shtml.
[66] Pour donner une idée de ce qu'est le tribunal Gladue, une personne participant à l'assemblée a donné l'explication suivante :

« Savez-vous en quoi consiste le tribunal Gladue? Il s'agit d'un tribunal spécialisé, qui siège au palais de justice. Le tribunal doit son nom à un jugement rendu par la Cour suprême du Canada dans l'affaire R  c. Gladue, qui traitait de la politique sentencielle du Canada à l'égard des Autochtones. Pour être admissible au tribunal Gladue, il faut être autochtone; le tribunal entend des causes relatives au cautionnement et à la détermination de la peine. Tous les juges ont reçu une formation sur les questions autochtones et sont censés avoir une meilleure compréhension du jugement Gladue. »

Pour de plus amples renseignements sur le tribunal autochtone Gladue, consulter le site Web des Aboriginal Legal Services of Toronto, http://www.aboriginallegal.ca/gladue.php.

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