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Les concepts de race et de racisme et leurs implications pour la Commission ontarienne des droits de la personne

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Publication : Décembre 2004

(Veuillez noter que les opinions exprimées dans les articles sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la Commission des droits de la personne de l'Ontario.)

par Frances Henry

Frances Henry est l’une des grandes spécialistes au Canada de l’étude du racisme et de l’antiracisme. Elle a écrit et collaboré à plusieurs ouvrages sur le racisme et l’anthropologie des peuples des Caraïbes. Elle est membre de la prestigieuse Société royale du Canada depuis 1989.

Résumé analytique

Frances Henry étudie l’origine du concept de la race et celle des diverses formes de racisme. Elle s’intéresse particulièrement aux théories contemporaines du racisme, lesquelles théories mettent en exergue les concepts idéologiques de l’ « Autre », du rôle de la « différenciation » et de l’« altérité », ainsi que leur représentation en termes de « négritude » et « blanc ». Elle soutient que les commissions des droits de la personne doivent se référer aux théories plus récentes afin d’élaborer de mettre en application leurs politiques.

Si le terme de « race » sert à décrire des caractéristiques physiques depuis l’aube de l’espèce humaine, la plupart des chercheurs universitaires s’entendent pour dire que c’est essentiellement au cours de l’expansion européenne, entre les 16e et 19e siècles, que la définition première du terme, en tant que descripteur physique, a émergé. Le racisme comme force dominante de la société occidentale est apparu lorsque les colons européens, qui cherchaient principalement des matières premières, telles que le sucre, l’étain et le caoutchouc, sont entrés en contact avec les peuples « autochtones », des « personnes de couleur ». Afin de préserver leur hégémonie, les Occidentaux ont décrit les membres de ces populations comme étant des êtres humains inférieurs, à cause de leurs pratiques culturelles divergentes et parce qu’ils n’étaient pas Blancs, la couleur européenne « normale » et convoitée. La marginalisation de ces populations n’a pas empêché les hommes européens d’avoir des relations sexuelles avec les femmes des régions colonisées, ce qui a donné lieu à une race « métissée ». Par conséquent, le concept de race, en tant que descripteur biologique, a été forgé par le racisme, devenant ainsi un facteur important de discrimination envers certains peuples. L’idéologie coloniale s’est rapidement disséminée à travers l’Europe et d’autres régions européanisées, comme l’Amérique du Nord, où la doctrine d’une prétendue infériorité raciale s’est vite imposée.

Définition de la race 

Dans sa définition du mot « race », Dobzhansky (1946) note que :

« On définit par le mot race les populations qui se différencient au niveau de l’incidence génétique, mais qui en réalité échangent ou pourraient échanger des gènes au-delà des frontières (habituellement géographiques) qui délimitent les populations ».

Dans ce cas, on entend par race les caractéristiques héréditaires d’un fonds génétique commun ou d’une population d’accouplement. Le terme fait référence à un concept biologique et génétiquement déterminé. En revanche, cette acception scientifique a beaucoup été critiquée. Tout d’abord, on estime que l’emploi du terme exacerbe le problème du racisme. Certains afro-américains préfèrent le mot couleur ou l’expression « colorisme » parce que la couleur de la peau est le principal signe de différence. D’autres, par contre, remettent en cause la notion à cause de l’hybridation (Bhabha, 1994) ou du mélange des races, dont l’évolution est due à la mondialisation et la migration des peuples. L’identité devient ici très subjective, surtout parce que le racisme ne reconnaît pas la filiation blanche et l’héritage des personnes métissées. Le concept de race perd ici une grande part de sa valeur parce que ces personnes sont identifiées par leur couleur de peau plus foncée et non par leur origine ethnique. Enfin, l’emploi du concept de race est d’autant plus délicat parce que malgré le fait qu’il favorise le racisme avant de définir une différence biologique, c’est d’abord et avant tout une construction sociale.

En dehors de toutes ces problématiques, le concept sert principalement à perpétuer le racisme, que cherchent à enrayer les organisations antiracistes à travers le monde, de même que la Commission ontarienne des droits de la personne. La « race » est une réalité biologique qui donne lieu à la perception de la différence, qui elle crée le racisme. Si l’étayage théorique de la relation entre la race et la construction du racisme est complexe, il constitue aussi un enjeu par rapport à l’établissement des politiques politiques. 

Modèles de racisme

Il existe en principe trois modèles de racisme qui sont nés du concept de race.

a) Modèle d’origine

Le premier modèle date de l’origine : la relation entre l’expansion capitaliste et le colonialisme européen et la rencontre avec des peuples non européens. Sans devoir entrer dans tous les détails de ce facteur historique, on doit noter que c’est principalement au cours de ces premiers siècles que la notion de « différence » s’est imposée.

b) Modèle institutionnel et individuel

Le travail de la Commission s’appuie essentiellement sur ce modèle parce qu’il fait référence aux formes de discrimination exercées par les institutions, surtout en milieu de travail. La représentation de l’individu ainsi que des désavantages culturels et sociaux occupent davantage une place centrale dans le débat sur les « relations raciales », surtout aux États-Unis. Le Code des droits de la personne de l’Ontario, qui régit la Commission, a été élaboré à partir de ces formes de racisme, qui sont les plus reconnues en tant qu’indicateur de discrimination.

Il est donc aisé d’étudier plus en profondeur certaines formes de racisme qui constituent le modèle.

Racisme individuel

Le racisme individuel implique à la fois l’attitude d’un individu et le comportement manifeste qui donne lieu à l’attitude. Elle est parfois explicite : intolérance extrême, individus bigots qui ont tendance à être fier de leur attitude en la manifestant ouvertement et publiquement. En revanche, dans des pays comme le Canada, on évite généralement d’exprimer une telle attitude ouvertement, parce qu’elle va à l’encontre des normes admises. Elle s’exprime toutefois par la discrimination raciale.

Manifestations des formes de racisme

Type

Manifestations

Individuel

Attitudes, comportement de tous les jours

Institutionnel/systémique

Politiques et pratiques d’une organisation, règlements tissés dans le système social

Culturel/idéologique

Valeurs ancrées dans la culture dominante

(Tiré de Henry, Tator et. al., The Colour of Democracy: Racism in Canadian Society, 2002, Harcourt, Toronto, 3e Édition SOUS presse)

Racisme de tous les jours

Le racisme de tous les jours se manifeste de plusieurs façons, parfois imperceptibles, et il concerne les comportements auxquels les personnes de couleur peuvent être confrontées lorsqu’elles côtoient des membres de la classe dominante blanche. Il s’exprime au moyen de regards, gestes, façons de parler et démarches physiques. Les auteurs du comportement n’en sont parfois même pas conscients, mais le comportement est immédiatement ressenti douloureusement par la victime — soit la place libre à côté d’une personne de couleur, qui est prise en dernier dans un autobus bondé, un mouvement subtil pour s’éloigner d’une personne de couleur dans un ascenseur, l’attention trop portée vers un client noir dans un magasin, l’incapacité de regarder un Noir dans les yeux, les blagues racistes racontées lors d’une réunion et l’éternelle question: « D’où viens-tu? »

Racisme institutionnel et systémique

Le racisme systémique est véhiculé par les politiques, pratiques et procédures d’une structure institutionnelle. Il peut, directement ou non, consciemment ou non, favoriser, maintenir ou renforcer les avantages particuliers ou les privilèges accordés aux personnes d’une certaine race.

Le racisme institutionnel recèle souvent des attitudes individuelles auxquelles l’organisation ne réagit pas sérieusement, comme une discrimination exercée lors de l’embauche, fondée sur les préférences de l’employeur. Il comprend aussi les politiques et pratiques de l’organisation qui crée à son propre insu une situation désavantageuse, directement ou non, pour les minorités raciales, comme ne pas reconnaître des compétences acquises à l’étranger ou l’obligation d’avoir suivi une formation beaucoup plus poussée qu’il n’est nécessaire pour le poste concerné.

Le racisme systémique est semblable au racisme institutionnel, mais il concerne davantage les lois, les règlements et les normes qui sont tissés dans le système social, ayant pour conséquence une répartition inégale des ressources politiques, économiques ainsi que les rétributions et les richesses sociales entre les divers groupes sociaux. Les minorités raciales accèdent plus difficilement et participent de manière inégale aux services tels que l’éducation, l’emploi et l’hébergement. Par exemple, le racisme systémique est véhiculé par les médias dans leur représentation négative des personnes de couleur, le silence l’effacement de leur voix et leur expérience et la perpétuation d’images et de discours racistes.

c) Théories idéologiques de l’« Autre »

Pour plusieurs théoriciens modernes néo-marxistes, surtout ceux qui ont été influencés par le postmodernisme et le poststructuralisme, le racisme apparaît plus clairement à travers les théories de la « différenciation » et de l’« altérité ». Par ailleurs, « la construction de la différence » et « le processus par lequel on assigne une valeur à la différence » permettent de comprendre non seulement le racisme mais aussi d’autres croyances fondées sur l’oppression (Rothenberg, in Harris: 1998:281). 

La différenciation s’exprime de plusieurs manières. La croyance la plus répandue concerne notamment l’idée selon laquelle les « races » et les « sexes » diffèrent dans leur essence. Cette croyance à tendance biologisante donne lieu aux stéréotypes répandus tels que les Noirs sont moins intelligents, de nature paresseuse, et ainsi de suite. Cette différenciation s’exprime aussi par la notion que les « races » ont leurs propres codes éthiques et moraux, ce qui crée des stéréotypes comme sur les Noirs qui sont censément plus enclins à la promiscuité ou à criminalité, préjugé qui s’est renforcé au cours des dernières années. Enfin, la différenciation se définit par la culture, des valeurs et des normes, qui donnent lieu au stéréotype voulant que les Noirs aient un héritage culturel inférieur. Il apparaît évident que toutes ces formes de différenciation sont fondées sur des fausses croyances issues de l’ « essentialisme », soit que les différences au sein de l’espèce humaine sont naturelles, biologiques, immuables et qui constituent l’essence des divers groupes. 

Dans le cadre du racisme (et du sexisme), la différenciation est fondée sur le paradigme biologique mais plusieurs efforts ont été menés pour atténuer son impact. Par exemple, l’expression « distinct mais égal », qui a structuré les relations raciales aux États-Unis pendant plusieurs années, sous-entend qu’on n’offre pas des services distincts à cause d’un jugement subjectif, mais dans le but d’offrir des services égaux à tout le monde. Parmi les tentatives plus sérieuses pour réduire l’impact de l’origine biologique figure la prépondérance du paradigme théorique fondé sur l’origine ethnique. Dans une certaine mesure, ce type de discours avait et continue d’avoir une relative importance pour la pensée scientifique et sociale.

Une autre facette de l’idéologie raciste concerne la façon dont une personne est perçue comme étant « différente » ainsi que la construction de l’ « Autre ». Ce type de concept est issu des relations entre colonisateurs et colonisés, qui est particulièrement présent dans la littérature sur le postcolonialisme (Said, 2003, Bhabha, 1994). Le concept de l’Autre peut être apparenté aux stéréotypes de plusieurs façons, mais il comporte une dimension symbolique plus importante. Jordanova propose une définition globalisante de la notion d’altérité : « la mise à distance de ce qui est excentrique, marginal et accessoire aux normes d’une culture » (Pickering, 2001). La notion de l’Autre est aussi un moyen d’oublier l’histoire, qui est interprétée comme un mythe et se pose comme obstacle à l’évolution. La marginalisation pousse les autres en dehors des limites de l’histoire officielle en créant un mythe, selon lequel ils seraient culturellement, intellectuellement et moralement inférieurs. Des millions de personnes se voient par conséquent dérobées de leur identité et de leur individualité même. 

Ainsi, la construction idéologique de la différence et de l’altérité se pose comme étant l’une des dimensions les plus importantes du racisme moderne. Renforcé par le pouvoir hégémonique blanc, le racisme devient une stratégie de contrôle permettant d’entretenir des relations de puissance asymétriques et de maintenir le statu quo.

Le rôle de la représentation

Comment la différentiation et la notion d’altérité peuvent-elles se manifester dans des sociétés contemporaines qui sont régies par des codes et des chartes des droits de la personne, des lois antiracistes et dont les gouvernements embrassent normalement les valeurs d’égalité et de justice?

Dès 1978, Hall et ses collègues ont établi que la signification et la représentation sont des éléments clés pour comprendre comment la différence est conceptualisée dans les sociétés postmodernes. Les circuits culturels forment des systèmes de représentation qui véhiculent une signification. La représentation implique certains concepts, émotions et idées symbolisées qui sont transmises et puis intellectualisées. Toutes les formes de médias constituent un système important de représentation; la télévision et la presse écrite occupent une place prépondérante; films et vidéos, paroles de musique, expositions dans les musées et plus précisément tous les domaines de la société qui sont caractérisés par le langage. Les Blancs, ainsi que leurs comportements et habitudes, y sont représentés comme étant la norme, tandis que les personnes de couleur et les autres groupes défavorisés sont souvent représentés de manière négative et hostile. Dans cet ordre d’idée, le fait d’être Blanc constitue la norme, tandis que le fait d’être Noir est marginalisé et présenté dans son altérité. Les idéologies et représentations racistes sont reflétées par les systèmes collectifs de croyances de la culture blanche, culture hégémonique et prédominante; elles sont ancrées dans la loi, la langue, les règlements, les normes et les valeurs de la société canadienne (Goldberg, 1993; Henry et autres, 2000; Dei, 2004).

Implications pour la Commission ontarienne des droits de la personne

La Commission doit connaître plus profondément le fonctionnement du racisme dans une société postmoderne comme la nôtre. Cette connaissance approfondie devrait servir de point de départ pour un énoncé de politiques. Il ne suffit plus de travailler à partir de la présence ou de l’absence du racisme, tel qu’il apparaît habituellement. Les blagues, le langage injurieux et les agressions physiques figurent parmi les indicateurs du racisme et il est important de poursuivre l’étude et les solutions proposées pour le racisme structurel et systémique dont il a été question. Toutefois, le racisme est véhiculé par plusieurs codes et formes subtiles. La Commission doit par conséquent mieux comprendre ces nouvelles facettes. Le racisme ne doit pas être interprété comme étant le comportement aberrant ou anormal d’un individu au sein d’un système – un directeur ou un gérant qui serait un mouton noir – mais plutôt comme un ensemble beaucoup plus complexe de comportements. Le racisme existe de manière subtile dans les systèmes normatifs de croyances d’une société et il apparaît notamment dans le langage employé et les images visuelles de la presse écrite. 

La Commission ontarienne des droits de la personne ainsi que les autres commissions semblables du pays sont régies par la législation sur les droits de la personne. Même à l’intérieur de cette structure, elles devraient pouvoir réorienter leurs politiques afin que les formes plus subtiles du racisme y soient reconnues et qu’on leur accorde plus de poids dans les causes juridiques. Le déni du racisme si commun parmi les Blancs en position d’autorité, allant du poste de superviseur, au chef de police et aux ministres du gouvernement, doit être compris tel qu’il est : une autre expression du pouvoir hégémonique des Blancs sur les autres. Les commissaires, les chargés d’enquête, le personnel des services juridiques et tous les employés d’une commission des droits de la personne ont l’obligation de mieux comprendre ce phénomène social. La nouvelle politique de la Commission doit rendre compte de l’importance qu’ont la différenciation et la notion d’altérité, ainsi que de leur expression en termes de le « Blanc » et « Noir » dans les institutions culturelles et sociales des sociétés modernes.

Bibliographie

Bhabha, H., The Location of Culture, Routledge, 1994.

Dei, G ., Playing the Race Card, P. Lang, 2004.

Dobzhansky, Th., Heredity, Race and Society, Penguin books, 1946.

Goldberg, D., Racist Culture, Blackwell, 1993.

Hall,S., Policing the Crisis, Routledge, 1978.

Hall, S., Representation and Signifying Practices, Sage, 1997.

Hall, S. et collaborateurs : Centre for Contemporary Cultural Studies, University of Birmingham.

Harris, L., Racism, Humanity Books, (éd.) 1998.

Henry, F. and Tator, C., The Colour of Democracy: Racism in Canadian Society, Harcourt, 2002.

Pickering, M., Stereotyping: The Politics of Representation, Palgrave, 2001.

Said, E., Orientalism, Vintage, (nouvelle édition) 2003.

 

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