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Les retombées de l’affaire W5

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Par Cheuk Kwan

C’est arrivé par une journée glaciale en février 1980. Plus de mille Canadiens d’origine chinoise ont marché sur la rue Bloor de l’Université de Toronto au siège social de CTV sur la rue Charles. Je dirigeais la marche, en compagnie du Dr Joseph Wong et du Dr Donald Chu. Je savais que nous vivions un moment historique.

Quelques instants plus tôt, nous étions entassés dans un auditorium inspirés par les discours de champions des droits de la personne. Wilson Head, Bromley Armstrong, George Bancroft, le rabbin Gunther Plaut. Des gens connus qui nous ont précédés.

Ailleurs ce jour-là, des Canadiens d’origine chinoise marchaient dans des villes partout au Canada. Trois cents personnes se sont rendues à pied à la station d’Edmonton de CTV par une température de moins 26 degrés. À Halifax, les marcheurs ont fait la manchette du quotidien de la ville.

Une communauté docile ne s’était jamais soulevée pour protester contre une injustice sociale et défendre ses droits. Plus de 30 ans plus tard, le souvenir est encore frais et les retombées de l’affaire W5 se perpétuent. 

Le 30 septembre 1979, CTV diffusa un programme appelé « Campus Giveaway » dans son magazine d’information W5. Le programme alléguait que des étrangers accaparaient des places légitimes dans les universités canadiennes. Il ne distinguait pas entre les personnes de couleur et les étudiants étrangers. Cette émission nationale a lancé une chaîne d’événements qui a changé à jamais l’image et la position de la communauté chinoise au Canada.

Les six étudiants canadiens d’origine chinoise décrits dans l’émission entamèrent bientôt une poursuite. Mais la contestation nationale contre W5 a ses racines dans une réunion communautaire tenue au Cecil Community Centre de Toronto le 19 décembre. À cette réunion publique initiale, les étudiants et les activistes communautaires présentèrent « Campus Giveaway » et parlèrent à l’auditoire d’environ 200 personnes de la diffamation perpétuée par le programme.

Cette réunion communautaire a mené à la création du comité spécial contre W5 à Toronto. Agissant de concert avec les étudiants, le comité a demandé à CTV de présenter des excuses publiquement, réclamé l’impartialité des médias et lutté pour que les Canadiens d’origine chinoise prennent la place qui leur est due dans la société.

En moins de trois mois, 16 comités spéciaux furent créés au Canada. Dans ville après ville, de Halifax à Vancouver, ces groupes – dont bon nombre étaient dirigés par des personnes dans la vingtaine – étaient prêts à lutter pour l’égalité et la justice très publiquement. Une campagne nationale naquit. La communauté chinoise, jadis figée dans des stéréotypes de passivité et de docilité, était maintenant active et consciente de ses droits démocratiques.

Cette histoire finit évidemment bien. CTV s’excusa publiquement et le Chinese Canadian National Council fut créé le 20 avril 1980.

L’évaluation exhaustive du développement d’une communauté est une question très complexe. Et elle l’est encore plus lorsque nous traitons d’une communauté aussi fragmentée et diversifiée que celle des Canadiens d’origine chinoise.

Une chose est claire. La communauté chinoise est plus mûre aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Cette percée découle de développements synergiques sur plusieurs fronts : civique, social, culturel, économique et politique. Au cours des années qui ont suivi, les Canadiens d’origine chinoise sont devenus plus confiants et ouverts sur l’extérieur.

Ce développement positif serait sans doute survenu tôt ou tard, mais le mouvement anti‑W5 en 1980 l’a accéléré. C’est ce sentiment de confiance en soi durant cette période qui a permis au comité spécial de traiter avec la société à armes égales. La mentalité ouverte sur l’extérieur nous a incités à tendre la main aux autres communautés ethniques.

Rien n’a mieux illustré cette ère nouvelle que la façon dont les seize comités spéciaux ont lutté pour obtenir justice à l’échelle du pays. Nous avons mobilisé les communautés et transformé les partenariats créés en rassemblements et manifestations de masse. Nous avons cultivé et renforcé nos contacts avec les médias. Nous avons communiqué avec les politiciens et les avons ralliés à notre cause. Nous avons eu l’audace de menacer CTV de poursuites et l’avons au bout du compte obligé à négocier. Notre avocat principal lors des négociations, Ian Scott, deviendrait plus tard procureur général de l’Ontario.

Je suis l’un des premiers membres du comité spécial de Toronto et, à ce titre, j’ai eu le privilège d’observer le déroulement des événements durant les quatre mois d’exaltation et de controverse. Mes expériences personnelles d’alors reflétaient celles de la communauté. J’ai présenté des exposés à des conseils municipaux et à des groupes communautaires et j’ai participé aux négociations dans la salle du conseil de CTV. J’ai parlé aux médias, mais ceux-ci ont parfois déformé mes propos.

Mon expérience la plus mémorable est sans doute le discours que j’ai prononcé au rassemblement de février 1980 à la mémoire d’Albert Johnson, un homme de race noire qui a été tué à tort par les services policiers de Toronto. Le rassemblement tenu dans une église noire était une affirmation du soutien des communautés multiethniques de Toronto. Représentant le comité, je fus probablement le premier Canadien d’origine chinoise qui ait été invité à s’adresser à la communauté noire. Le discours enflammé que j’ai prononcé cet après-midi-là évoque encore un sentiment d’émotion chez les gens après toutes ces années et fut l’ouverture que nous recherchions pour bâtir des ponts avec les autres minorités visibles.

La campagne anti-W5 a généré une génération entière d’activistes sociaux et communautaires et nous constatons aujourd’hui les fruits de cette lutte pour l’égalité. L’activisme chinois canadien est visible au sein de nombreux conseils d’organismes corporatifs, publics et sans but lucratif. Un nombre accru de Canadiens d’origine chinoise s’est porté candidats au poste de commissaire d’école ou a cherché à accéder à une charge publique, avec succès. Certains d’entre nous ont présidé la Commission de services policiers de Toronto et ont siégé aux cabinets fédéraux et provinciaux. D’autres ont mis en œuvre des projets sociaux et communautaires à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté. Et d’autres continuent de s’intéresser aux droits de la personne et à la lutte contre le racisme.

Une leçon se dégage de tout cela : nous ne pouvons nous reposer sur nos lauriers. Après l’achèvement du chemin de fer transcanadien, les immigrants chinois furent assujettis à la taxe d’entrée et à la Chinese Exclusion Act de 1923. Aujourd’hui, nous avons peut-être obtenu la place qui nous revient dans notre société, mais nous devons rester vigilants dans ce monde post‑11 septembre pour préserver ces droits.

Cheuk Kwan est directeur général de Harmony Movement.